Deux conférences organisées par le Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté (Centr’ERE) : 

1) Quand le risque n’est plus écologique : s’engager dans la société de l’expérimentation
Conférence de Jocelyn Lachance, maître de conférences HDR en sociologie à l’Université de Pau et membre du laboratoire TREE

CADRE DE L’ÉTUDE

– recherches qualitative sur le sujet « Comment devient-on adulte au 21e siècle ? » (entretiens avec des jeunes de 15 à 24 ans)

– questionnement sur leur engagement écologique

– déf. engagement selon le sociologue G. Pleyers : « Processus d’expérimentation créatif par lequel sont mis en pratique les valeurs d’un autre monde au sein des associations ou au cours de la vie quotidienne »

OBSERVATIONS/RÉSULTATS DE L’ÉTUDE

– ce qui est observé d’après les études de J. Lachance :

  • l’individualisation des parcours d’engagement (personnalisé)
  • l’engagement n’est pas toujours visible publiquement ; les formes ne sont pas clairement définies (est-ce qu’un LIKE sur Facebook = engagement?)
  • il y a une notion « d’innovation » dans l’engagement, une nouveauté donc cela nécessite par conséquence la validation des pairs, cela doit passer l’épreuve du regard des autres
  • sentiment de honte/insuffisance (lié au fait d’être des personnes privilégiées, occidentales, polluantes, ..) – c’est une honte d’appartenance à un groupe (les Européens), « qui polluent et qui ne font rien »
  • ce sentiment de honte déclenche la mise en action (mobilisation, engagement écologique)
  • fatigue, sensations de trop plein de responsabilités, certain.e.s témoignent d’épiodes dépressives, prise de psychotropes de manière temporaire pour « se reposer »
  • observation d’une trajectoire typique, un déplacement de la honte vers la sur-responsabilité :
  1. Le sentiment de honte → déclenche l’action
    1. L’engagement, l’affirmation et l’appropriation du statut d’écolo
    1. Le sentiment de honte d’être étiquetté écolo (on doit se justifier, on se retrouve devant des personnes pas engagés)
    1. Le sentiment d’incapacité (ne pas réussir à mettre en place des actions suffisamment à la hauteur de sa conscience écologique, se questionner sur la cohérence de son discours devant les autres)
    1. La sur-responsabilisation (de l’impact de son discours sur l’autre, le permanent questionnement sur sa propre crédibilité sur un sujet très complexe mais en même temps une urgence de « convaincre »)
    1. Mise en place de stratégies d’évitement du regard des autres : l’invisibilisation du discours écolo par peur d’être exclu.e socialement et même professionnellement dans l’avenir → on montre son côté écolo seulement dans certains espaces

– quelques chiffres concernant les jeunes engagé.e.s de 15 à 24 ans :

  • 33 % disent avoir parfois honte d’exprimer leurs opinions écologiques
  • 43 % ont peur de la réaction des autres quand ils/elles expriment leurs opinions
  • 39 % ont peur qu’on se moque de leurs opinions écologiques
  • 43 % ont déjà vécu des situations de conflits par rapport à leurs opinions écologiques

– selon Lachance, la société actuellement contribue à amplifier cet effet de sur-responsabilisation et de mal-être chez les jeunes avec un double discours : on demande à la fois aux jeunes de se mobiliser & s’engager puisqu’il s’agit de leur avenir … et en même temps on les décrédibilise car ils sont jeunes, immatures & insouciants → certain.e.s témoignent d’une peur de ne pas être suffisamment précis quand ils parlent avec un manque de confiance et de légitimité

– le rapport à la nature à été également étudié et il en sortent « 2 types de nature » qu’évoquent les jeunes: celle vécue personnellement et intimément (le jardin, le camping etc) et celle plus globale, abstraite et théorique (la biosphère, les écosystèmes)

– l’engagement des jeunes = vécu comme une une performance, un domaine où il faut être dans l’excellence ;

– il y a une nécessité d’exister à travers des actions écologiques et non simplement dire « Je suis engagé dans l’écologie » – ce sont des identités situatives, c’est-à-dire que le jeune s’identifie à une action écologique à un moment donné, mais dans un autre moment, ou dans un autre cercle, ce ne sera pas son côté écolo qui définira son identité

– pendant la crise sanitaire, certains mouvements (du fait de l’interdiction de se rassembler) se sont transformés de manière différente ainsi que leurs membres :

  1. vers la « radicalisation » (manifester malgré l’interdiction = rentrer dans une illégalité,
  2. vers un changement de combat (ex : féminisme)
  3. ou vers une transformation par le corps (yoga, développement personnel, …)

2) Quand la réputation des jeunes engagés pour l’écologie révèle des tensions identitaires: le cas de Youth For Climate.

Conférence de Mathias Przygoda, doctorant à l’université de Pau et des pays de l’Adour, sous la codirection de Jocelyn Lachance et de Francis Jaureguiberry (Laboratoire TREE – UMR CNRS 6031).

CADRE DE L’ÉTUDE

Une étude auprès de 60 jeunes qui se disent engagé.e.s pour l’écologie (affilié.e.s à un mouvement ou non), de France hexagonale et des DomTom :

« Comment vivent les jeunes les différences de réputation dans des communautés en ligne/ou non ? »

Les activités en ligne sur le forum discord et sur instagram ont été analysé pendant 3 mois en parallèle des entretiens qualitatifs avec les jeunes. Notamment du mouvement « Youth for climate » France

(Le mouvement se veut horizontal, non-violent et inclusif. Il s’organise autour d’un groupe national qui transmet des directives vers les groupes locaux. Dans les groupes locaux, les tâches sont reparties en ‘salons de travail’ donc les jeunes peuvent choisir à quel niveau s’engager.

OBSERVATIONS/RÉSULTATS DE L’ÉTUDE

– par rapport au mouvement Youth for Climate :

  • le type d’engagement au sein des groupes locaux reste très répresentatif des stéréotypes genrés classiques : les filles font des tâches administratives, nécessaires mais plutôt pénibles, alors que les garçons remplissent des rôles de premier rang (prise de parole, discours etc.)
  • certain.e.s observent une fausse horizontalité : les + anciens ont aussi plus de poids dans les prises de décisions, les + jeunes acceptent plus ou moins ce fonctionnement car il permet la fluidité
  • beaucoup comparent leur engagement à un travail (vocabulaire : taf, réunion, équipe) et se sentent débordé.e.s, fatigué.e.s, avec un épuisement
  • une grande priorisation du temps militant par rapport au temps de travail scolaire, familial, amical, de repos → peuvent ainsi compromettre leur santé et leur avenir professsionnel
  • pour beaucoup la figure du militant surchargé est un objectif, ainsi que la reconnaissance sociale qui va avec
  • l’utilisation d’un vocabulaire militaire/réligieux : ennemi, guerre, combat, prêcher la bonne parole, convertir à une cause

– à cause de la pandémie, l’action de Youth for Climate s’est radicalisée → changement de l’image du mouvement au sein de la société → cela a poussé certains membres dans un processus d’invisibilisation de leur engagement (collectif et individuel)

– on observe, en général, une discontinuité dans leur engagement (les jeunes ne se montrent pas partout et tout le temps ‘écolo’) qui est en lien avec une protection de soi

– les risques liés à l’exposition de leur engagement sont multiples :

  • harcèlement lors des manifestations par d’autres jeunes/personnes
  • agressions physiques par la police
  • stigmatisation du fait d’être écolo dans toutes les sphères de la vie (se sentir jugé.e, discriminé.e)
  • à l’école : les jeunes témoignent de moqueries de la part de leurs camarades de classe, d’humiliations venues de professeurs ou de la direction de l’établissement, notes baissées → dossier scolaire moins bon, CPE/direction bloquent des actions écolos
  • peur du déclassement social car les jeunes se trouvent dans une situation de décalage : à la fois ils/elles se sentent dans une urgence de sensibiliser les autres à la fois, les autres se trouvent souvent dans des moments de détente/partage et si un jeune vient parler d’écologie, c’est perçu comme « trop adulte, trop sérieux »
  • le casier judiciaire : peur que son existence peut être compromettant pour un futur travail
  • laisser des traces numérique qui pourraient être compromettant dans l’avenir (professionnellement surtout mais pas que)
  • potentielles vagues de haine contre des personnes responsables de publications sur des réseaux collectifs
  • difficulté à construire une identité quand elle doit être caché à certains moments ou dans certains espaces

– les jeunes ont trouvé des solutions numériques pour s’adapter partiellement à ces risques :

  • utilisation d’espaces de communication en ligne qui permettent l’anonymat et/ou des messages ephémères (ex : le forum Discord, à la base plus utilisé par des gamers)
  • découpage de leur identité numérique (veulent que leur profil Facebook reste « sobre, clean » et ne veulent pas le « polluer » avec des publications écolos) – d’autres jeunes pensent qu’il vaut mieux s’affirmer partout et le font également ouvertement sur les réseaux sociaux
  • utilisation de pages collectives pour ne pas dévoiler son identité