« L’univers d’un enfant est original, nouveau et magnifique, riche en merveilles et en enthousiasme. Pour la plupart d’entre nous, c’est notre malheur que cette lucidité, cette aspiration authentique, vers ce qui est beau et sublime, soient affaiblies ou même soient perdues avant même que nous ayons atteint l’âge adulte. Si j’avais la moindre influence sur la bonne fée qui est supposée présider au baptême de tous les enfants, je lui demanderais d’offrir à tout nouveau-né, à son entrée dans le monde, un sens de l’émerveillement si indestructible qu’il persistait toute la vie, tel un antidote infaillible contre l’ennui et le désenchantement des dernières années, les préoccupations stériles face à des choses factices, l’aliénation des sources de notre force. »

Rachel CARSON, Le Printemps silencieux, 1962.

Jeu libre

Il est vital pour notre avenir commun de recréer du lien avec notre environnement et avec les vivants autres qu’humains. Cette nécessité est d’autant plus importante à l’école, de la maternelle au lycée que depuis plusieurs années, de plus en plus de jeunes souffrent d’un « déficit du sentiment de nature » (http://richardlouv.com/books/last-child). En effet, il ne suffit pas de connaître scientifiquement pour s’engager dans une relation conviviale, créatrice avec le reste du vivant, il faut encore apprendre à percevoir et à s’émerveiller.

1. Quels sont les symptômes d’un manque de lien avec la nature/l’environnement ? 

Richard LOUV a désigné sous le terme de « Nature-Deficit Disorder® » en 2005 dans son livre Last Children in the Woods, un problème social pour lequel il n’existe pas encore de mots. Il ne s’agit pas d’un diagnostic médical mais d’un fait de société. Nous passons plus de temps devant nos écrans qu’en contact avec la nature. David ABRAM alerte lui aussi sur cette dimension dans Comment la Terre s’est tue et Becoming Animal.
Selon Glenn ALBRECHT la perte du sentiment de nature s’aggrave de générations en générations, chacune tendant à considérer l’état (dégradé) dans lequel se trouve la nature et son environnement lorsqu’iel la rencontre comme son état normal. 
Selon Richard LOUV, le coût des troubles du déficit de nature sont :     – une utilisation diminuée de nos sens,     – des difficultés d’attention,     – des taux plus élevés de maladies physiques et émotionnels,     – une augmentation du taux de myopie,     – l’obésité,     -des carences en vitamine D.

Bien que R. LOUV et bien d’autres chercheur.e.s ont démontré qu’être dehors apporte des bienfaits considérables au niveau de la santé des jeunes, il nous semble essentiel de ne pas instrumentaliser notre rapport à la nature pour servir uniquement la santé publique, mais d’essayer de développer une écosophie ou un sentiment d’appartenance à un réseau complexe d’êtres vivants interdépendants. Combler le « déficit de nature » paraît donc comme une étape nécessaire mais non-suffisante afin de créer des liens forts et engageants avec et pour notre milieu de vie.

2. Pourquoi est-ce important/nécessaire de se sentir appartenir à son milieu de vie, faisant partie de son environnement, expérimenter une auto-efficacité, recréer du lien avec la nature ? 

Face aux urgences et injustices socio-écologiques actuelles, il y a également l’urgence de trouver des réponses éducatives afin d’accompagner les jeunes afin qu’ils puissent s’engager dans la préservation ou l’amélioration de la qualité de leur milieu de vie, et dans le soin du vivant en général.                                    

Nous nous intéressons ainsi aux recherches de Louise Chawla qui a pu mettre à jour des points communs entre des personnes s’engageant activement pour l’environnement et pour l’écologie dans différents pays du monde et qui permettent ainsi de comprendre ce qui a construit leur conscience écologique qui est à la base de leur engagement associatif ou politique. Deux facteurs essentiels réunissaient tous les militants : le fait d’avoir vécu, en tant qu’enfant et/ou adolescent, des expériences positives fortes dans la nature et d’y avoir été sensibilisé ou accompagné par une personne proche ou de confiance (parents, ami.e.s, grand-parents, professeurs, etc). C’est donc à la fois le temps passé dehors pour jouer, marcher, sentir, grimper, camper, nager, bâtir etc. et d’y être accompagné par des personnes avec lesquelles on a une relation forte qui permet de construire peu à peu ce sentiment d’appartenance à un réseau d’êtres vivants interdépendants. D’où l’importance, dès la jeune enfance, de permettre aux jeunes d’explorer librement et de manière guidée cet environnement naturel qui les façonne et de d’en devenir, peu à peu, responsable.

Rencontre sensorielle avec un arbre

L’école doit intégrer dans ses fondements (architectures scolaires, enseignements et programmes, les besoins des enfants et des adolescents, mais aussi de tout le personnel éducatif) les bases de la pensée écologique qui nous fait prendre conscience que notre vie et notre condition humaine n’est pas au sommet d’une pyramide, mais qu’elle est un élément dans la toile du vivant. Aussi nous construisons notre environnement aussi bien que notre environnement nous construit. L’école doit amener les élèves à conscientiser qu’ils et elles sont ni plus ni moins qu’un tissu de relations : relations avec nos propres écosystèmes (bactériens) que nous abritons, relations à nous-mêmes, aux autres humains et aux autres qu’humains. Nous sommes notre environnement. Une éducation qui recrée du lien à la nature s’inscrit donc dans une relation de soin, de « care » à soi, aux autres, à l’environnement. Pour aider les élèves à en prendre conscience, il faut sortir dehors et observer. Observer et sentir, ressentir, contempler et s’émerveiller. Observer en poète et en scientifique. Renouer avec ses sens, qui donneront du sens. 
Le mot « environnement » réunit énormément de choses avec lesquelles il serait nécessaire de se relier : son milieu de vie, la nature, la culture, le social, etc. Les questions de terminologies sont importantes : nature, environnement tendent à nous penser nous-mêmes comme étant « hors-de ». Renouer avec une approche sensible de l’environnement permet d’écologiser l’éducation et l’être humain. Il s’agit de s’émerveiller à nouveau, de rendre les élève capables de voir-sentir le vivant.

Les effets positifs du contact avec la nature sont très nombreux et ont été démontrés par de nombreuses études :
Effets positifs sur la santé physique et psychique :

  • baisse du stress
  • baisse de l’hyperactivité
  • baisse de l’obésité
  • baisse de la consommation de médicaments
  • contact avec le réel, à un niveau de stimulation bien équilibré
  • expériences fortes et positives
  • renforce l’estime de soi par le dépassement progressif des peurs

Effets positifs sur le bien-être social :

  • renforcement des liens de voisinage
  • baisse des violences
  • réduction des inégalités sociales
  • engendre une auto-discipline
  • améliore la résilience et la résistance des enfants et leur permet de mieux s’adapter aux situations de changement ou d’événements stressants de la vie

Effets positifs sur le développement 

  • augmentation des capacités physiques
  • augmentation de la concentration
  • augmentation de la créativité
  • favorise la persévérance & la pensée critique
  • l’expérience de l’attachement (au groupe d’enfants, aux plantes et animaux présents) au fil du temps

Effets positifs sur les loisirs des jeunes :

  • développement de l’imagination
  • suscite la motivation, le plaisir et l’engagement des enfants
  • favorise les attitudes coopératives et plus chaleureuses
  • amélioration des comportements sociaux
  • autonomie, indépendance
  • expérience de la liberté: vivre l’auto-efficacité sans jeux stéréotypés ou préconçus
Observation guidée sur les sons et mouvements dans l’arbre

Conclusion

Au-delà des multiples bienfaits individuels et collectifs qu’une éducation dehors peut apporter aux enfants et adolescents, nous insistons sur la nécessité de repenser entièrement l’École dans ses finalités, tant dans le contenu que dans les relations qui s’y construisent.
C’est aussi, en tant qu’enseignant.e, bousculer notre posture traditionnellement contrôlante avec les élèves puisque de grands espaces de liberté, de surprise, de rêverie, de temps, etc. sont nécessaires afin que les jeunes puissent développer un attachement véritablement à leur environnement.
Dans ce sens, il nous semble essentiel de faire l’école AVEC la nature, la considérer en tant que telle comme source d’enseignements sur nous en tant qu’êtres humains, sur nos relations : de transformer nos rapports aux élèves, nos rapports aux savoirs, nos rapports à ces mondes autres qu’humains et avec lesquels nous vivons en interdépendance.
Ainsi, en récréant du lien et une profonde empathie avec la nature, les enfants seront plus enclins à s’engager à sa protection à l’âge adulte, notamment en intégrant des habitudes de vie plus harmonieuses avec les écosystèmes naturels.

Sources :

« Les expériences avec la nature favorisent-elles l’apprentissage? Preuve convergente d’une relation de cause à effet » Ming KUO, Michael BARNES et Catherine JORDAN, 2019

"Learning to Love the Natural World Enough to Protect It", Louise CHAWLA, 2006, Norwegian Centre for Child Research (NOSEB), Colorado State University

« Emmenez les enfants dehors », Crystel FERJOU, Editions Robert Laffont • « Le déficit de nature: un diagnostic à poser avec ou sans précaution? », 2019, Analyse réalisée par l’Institut d’Écopédagogie, Liège

« Last Child in the woods: saving our children from nature-deficit disorder », Richard LOUV , 2005, Algonquin Books

"Wie Kinder heute wachsen", Herbert RENZ-POLSTER & Gerald HÜTHER, 2019, Editions Beltz

Centre d’Etudes sur les théories et pratiques du Care : https://tepcare.hypotheses.org

"Beyond Ecophobia: Reclaiming the Heart in Nature Education", David SOBEL, 1999, Orion Society Nature Literacy Serie