Pour cette première publication, nous publions le texte de notre collègue Valérie, professeure documentaliste dans l’académie de Lyon. Elle nous a envoyé le texte suivant, au sujet du déferlement de matériel numérique dans l’Education Nationale, assorti d’une bibliographie.
Dans les profondeurs de l’iceberg Éducation Nationale
Partie immergée
A la surface de l’iceberg « Éducation Nationale » se trouvent des élèves qui apprennent depuis la maternelle jusqu’aux études dites « supérieures » grâce à des professeurs et des professionnels de l’éducation organisant ces années éducatives et pédagogiques fondamentales. Depuis plusieurs années la structure même de ce système s’est intensément informatisée au point que chaque élève doive chaque jour se connecter via ordinateur, tablette ou smartphone à son ENT, de même que chaque professeur alimente ce même univers numérique pour enseigner, évaluer, communiquer etc. Par ailleurs de plus en plus de projets énergivores se sont développés afin d’innover, former nos élèves au « monde de demain ». Enfin nos élèves sont largement orientés vers des métiers high-tech, suivant l’évolution socio-technique de nos sociétés dites « développées ».
Dans les profondeurs de cet iceberg « Éducation nationale », les conditions sine qua non pour que ce système éducatif actuel fonctionne sont graves, indéfendables et à présent largement documentées (cf bibliographie jointe). Lorsque l’on ouvre les yeux sur les racines de notre « éducation conventionnelle », il n’est alors plus possible d’y participer. A la manière des scientifiques en rébellion ou des étudiants en bifurcation ou désertion, il s’agit alors de dire NON, pour l’avenir même de nos élèves mais surtout pour le présent des populations pauvres exposées, exploitées, déplacées, violentées et dont les écosystèmes sont pollués, dévastés pour des milliers d’années en Afrique, Asie, Amérique du Sud afin que nos élèves puissent apprendre chaque jour de manière « innovante ».
Tout objet technologique, machine ou même service dit « immatériel » est issu de la mine et des techniques extractivistes, or l’industrie minière n’est pas une activité comme les autres industries du fait de la gravité des dommages socio-environnementaux qu’elle occasionne, des destructions irréversibles d’éco-systèmes aux pires atteintes aux droits humains. Aux horreurs de ce monde minier succèdent les conditions effroyables de travail dans les usines d’assemblage de matériel informatique, des milliers de kilomètres parcourus afin que des millions d’objets et services vendus par les GAFAM et autres BATX organisent et alimentent nos économies, avant de se déverser notamment sur la plus grande décharge électronique au monde, Agbogbloshie, une banlieue d’Accra, capitale du Ghana, où s’intoxiquent quotidiennement des enfants.
NINA
Ni Ici Ni Ailleurs.
Nous ne voudrions pas subir l’impact des mines fournisseuses des minerais et métaux composant les équipements et infrastructures numériques : l’air, la terre et les rivières pollués pour des centaines d’années, des populations déplacées, ou malades, privées d’eau, ou subissant des violences. Nous ne voudrions pas subir l’impact de ces industries high-tech : des conditions de travail ouvrières maltraitantes, des maladies professionnelles. Nous ne voudrions pas subir l’impact de cette économie linéaire : des montagnes de déchets d’équipements électriques et électroniques, pollutions, maladies, morts.
Pourtant nos modes de vie, loisirs, métiers impulsés par nos sociétés technologiquement « surdévelopées » font subir ces impacts sur d’autres continents à d’autres populations humaines. Le numérique et autres hautes technologies participent de fait à l’esclavage moderne et à la destruction d’écosystèmes vitaux. Les éducations occidentales sont au fondement de ces injustices socio-environnementales par leurs modalités d’enseignement et par l’orientation professionnelle de leurs élèves vers des métiers de plus en plus impactants. Toute cette construction sociétale est légale, ce qui est profondément choquant, jusqu’à lire dans des textes officiels les mots écologie et numérique réunis, et plus récemment une « charte pour une éducation à la culture et la citoyenneté numérique », ou encore une « démarche numérique responsable ». Comment peut-on continuer à nous mentir à ce point ? Comment peut-on continuer à mentir aux élèves ?
Futur obsolète
Si ces faits documentés ne convainquent pas nos décideurs afin de « détechnologiser » nos sociétés et nos éducations, un argument plus géophysique peut peut-être l’emporter. Même si la notion de « pic everything » est très délicate à manier, il est un fait que la terre ne pourra fournir ad vitam eternam de quoi alimenter la « mégamachine », que le recyclage ne sauvera pas (plus un objet est complexe, moins il est recyclable, par exemple). Il deviendra de plus en plus difficile, coûteux de toujours miner plus profond, et donc toujours plus polluant, les tensions géopolitiques déjà présentes vont s’accentuer sous la pression de la décarbonation nécessaire amenant à une « électrification du monde » irréalisable.
Les énergies dites renouvelables sont en effet issues du monde minier, et le concept de «barrière minéralogique» annonce à différentes échéances selon les éléments de la table de Mendeleiev la finitude de ces ressources, ce qui amène de plus en plus de chercheurs, scientifiques et philosophes des sciences à parler de « technologies zombies », des technologies déjà mortes et pourtant actuellement en hyper développement. C’est ainsi que l’on commence à parler d’héritage et de fermeture, hériter de communs négatifs issus de l’anthropocène (pollutions, infrastructures hors-service, déchets, réchauffement climatique…), on envisage de fermer volontairement, avant que cela n’advienne du fait des limites géophysiques, certaines activités « modernes », de nouveaux mots apparaissent : « défuturation », « désinnovation », des « protocoles de renoncement », pour nous préparer à nous détacher de modes de vie qui ne fonctionneront plus, faute de minerais, d’énergie, mais il existe heureusement de nouveaux attachements possibles, à des futurs désirables pour tous et toutes, et la priorité donnée aux technologie vivantes, en lien direct avec la biosphère et son cycle de vie.
Les technologies dites « hight-tech », enseignées et pratiquées par nos élèves occidentaux font partie de ce « futur obsolète ». Là aussi, nous mentons à nos élèves, peut-être partiellement si l’on considère que les pays riches maintiendront le plus longtemps possible un confort technologique au détriment des pays pauvres et des générations futures, mais est-ce souhaitable ? Comment alors enseigner en connaissance de cause ?
Primum non nocere
Nos sociétés occidentales ont développé des technologies écocides et criminelles enseignées à l’école. Nous pouvons choisir d’y renoncer pour cesser de nuire en premier, ou pour anticiper ce qui adviendra. Nous pouvons enlever nos œillères et rediriger nos métiers en donnant la priorité au monde vivant, en quittant peu à peu les machines. Nous ne pourrons y arriver sans des changements structurels profonds, une « transition socio-écologique » redéfinissant ce que peut-être une société stable, grâce à des lois courageuses, des bouleversements mettant fin aux inégalités sociales, et le juste deuil d’un certain « confort technologique ».
Imaginons une école où nous pratiquons quotidiennement l’esprit critique avec nos élèves, en nous posant toujours des questions essentielles : d’où vient cet objet avec lequel nous travaillons chaque jour ? Comment est produit un ordinateur, un livre, un stylo etc ? Ces productions ont-elles des impacts socio-environnementaux ? Est-ce juste ? Quelles connaissances sont-elles essentielles à partager en tout point du globe ? Quelles connaissances peuvent-elles être abandonnées ? Imaginons enfin une sorte d’ « orientoscore », mûrement réfléchi et construit collectivement, classant les métiers du plus bénéfique au monde vivant au plus nocif ? Imaginons que peu à peu, élèves et adultes, nous quittions les machines pour vivifier le monde…
Quand allons-nous désobéir ?
« La seule obligation qui m’incombe est de faire en tout temps ce que j’estime juste. »
Henri David Thoreau, philosophe américain (1817-1862)
« On ne peut pas être neutre dans un train en marche. »
Howard Zinn, historien américain (1922-2010)
Bibliographie
1- Exploitation humaine et crimes contre l’humanité
Convention concernant l’interdiction et l’action immédiate pour l’élimination des pires formes de travail des enfants (n°182), signée le 17 juin 1999, Organisation Internationale du Travail
Silence on meurt : témoignages, Médecins Sans Frontières, L’Harmattan, 2002
Du sang dans nos téléphones portables ?, Dominique Dhombres, http://www.lemonde.fr, 14 décembre 2007
Enfants dans les travaux dangereux. Ce que nous savons, ce que nous devons faire, OIT, 2011
Samsung et l’emploi de mineurs : China Labor Watch maintient ses accusations, Sébastien Seibt, http://www.france24.com, 4 septembre 2012
Minerais de sang. Les esclaves du monde moderne, Christophe Boltanski, Gallimard, 2012
To school, not to the mines : investing in primary education in the Democratic Republic of Congo, UNICEF, mars 2013
Minerais de sang, les esclaves du monde moderne, Christophe Boltanski, Gallimard, 2014
La carte des conflits environnementaux dans le monde, Audrey Garric, https://lemonde.fr, 19 mars 2014
Factsheet : enfants dans les mines, UNICEF, décembre 2014
Rapport d’activité, Bureau de Recherches Géologiques et Minières (concernant les mines artisanales en RDC, 2014
Dette et extractivisme, Nicolas Sersiron, les éditions Utopia, octobre 2014
Secret video of « exhausted workforce » in Chinese factory making Apple products, Richard Bilton, http://www.bbc.com, 18 décembre 2014
Le tantale de nos smartphones, tombeau des mineurs congolais, Elise Lucet, http://www.francetvinfo.fr, 5 novembre 2014
« Voilà pourquoi on meurt », Les atteintes aux droits humains en République Démocratique du Congo alimentent le commerce mondial du cobalt, rapport d’Amnesty International et l’Observatoire africain des ressources naturelles (Afrewatch), 19 janvier 2016
Une mine de transparence ? Les entreprises américaines ne creusent pas suffisamment leur rapport sur les minerais provenant des zones de conflit, Amnesty International et Global Witness, avril 2015
Chine : une ONG dénonce les conditions de travail « misérables » dans une usine Apple, China Labor Watch a recensé une « vingtaine de violations » au droit du travail, http://www.francetv.info.fr, 23 octobre 2015
Le travail des enfants derrière la production de smartphones et de voitures électriques, http://www.amnesty.org, janvier 2016
The Cobalt Pipeline, tracing the path from deadly hand-dug mines in Congo to consumers’phones and laptops, Todd C. Frankel, http://www.washingtonpost.com, 30 septembre 2016
Cobalt : du sang sur les batteries, Philippe Escande, http://www.lemonde.fr (début d’article), 24 novembre 2017
Discours de Denis Mukwege, lauréat du Prix Nobel de la paix 2018, Oslo, 10 décembre 2018
Réparer les femmes. Un combat contre la barbarie, Denis Mukwege et Guy-Bernard Cadière, Mardaga, 2019
On achève bien les enfants. Ecran et barbarie numérique, Fabien Lebrun, Edition Le bord de l’eau, 2020
Etude sur la situation des enfants dans les zones d’exploitation minière artisanale dans les provinces de Lualaba et du Sud-Kivu, UNICEF et Ministère du Plan de la République Démocratique du Congo, décembre 2021
2- Impacts socio-écologiques, de l’extraction minière aux déchets électroniques
La tragedie électronique, Cosima Dannoritzer, http://www.boutique.arte.tv, 2011
Impacts écologiques des Technologies de l’Information et de la Communication, les faces cachées de l’immatérialité, Françoise Berthoud, Les Ulis, Edition Edp Sciences, « Quinte Sciences », 2012
En Chine, les terres rares tuent des villages,Cécile Bontron, http://www.lemonde.fr, 19 juillet 2012
La face cachée du numérique, l’impact environnemental des nouvelles technologies, Fabrice Flipo, Michelle Dobré et Marion Michot, L’échapée, 2013
Dehli, capitale mondiale des déchets électroniques, Frédéric Bordage, http://www.greenit.fr, 14 novembre 2014
A Salsigne, un siècle d’extraction d’or, dix millénaires de pollution ?, Simon Gouin, https://basta.media, 7 janvier 2015
Up to 90 % of word’s electronic wate is illegally dumped, says UN, Will Nichols, http://www.theguardian.com, 12 mai 2015
Extractivisme. Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances, AnnaBednik, Le passager clandestin, 2015
La machine est ton seigneur et ton maître, Jenny Chan, Xu Lizhi & Yang, Agone, 2015
Le désastre de l’école numérique, Plaidoyer pour une école sans écran, Karine Mauvilly et Philippe Bihouix, Seuil, août 2016
Le sulfureux parcours du téléphone portable, des mines aux filières clandestines de déchets, Angela Bolis, http://www.lemonde.fr, 1er octobre 2016
La guerre des métaux rares, la face cachée de la transition énergétique et numérique, Guillaume Pitron, Les liens qui libèrent, 2018
Le Nigéria, un dépotoir pour les déchets électroniques de l’Europe, Romain Houeix, http://www.france24.com, 4 mai 2018
Ghana : avec les forçats des déchets électroniques, Antoine Galindo et Thaïs Brouck, http://www.france24.fr, 14 juin 2019
Extractivisme : lutter contre le déni, Benoît Monange et Fabrice Flipo, Ecologie et politique, vol.2, n°59, p.15-28, 2019
Merci de changer de métier, Célia Izoard, édition de la dernière lettre, 2020
Children abd digital dumpsites : e-waste exposure and child health, Wolrd Health Organization, 15 juin 2021
L’OMS lance un cri d’alerte : la forte hausse du volume des déchets électroniques met en danger la santé de millions d’enfants, communiqué de presse du 15 juin 2021, https://www.who.int
Guillaume Pitron : « Un téléphone portable ne pèse pas 150 grammes, mais 150 kilos. », Marie Astier, https://reporterre.net, le 5 octobre 2021
Les ravages ignorés de l’activité minière, Célia Izoard, https://reporterre.net, 16 novembre 2021
L’impact écologique du smartphone,un projet Pop’sciences jeunes mené avec des élèves de la Cité Scolaire René Pellet de Villeurbanne, popsciences.universite-lyon.fr, mai 2023
L’impact écologique du numérique, pour aller plus loin…, un projet Pop-sciences, en collaboration avec les étudiantes et étudiants de première année à l’INSA, mai 2023
Rapport d’étude – Controverses minières Volet 1, Pour en finir avec certaines contrevérités sur la mine et les filières minérales : caractère prédateur et dangereux, Techniques minières, Déversements volontaires en milieux aquatiques, Anciens sites miniers, association SystExt, 16 novembre 2021
Le label « mine responsable » ? De la « science-fiction » pour des géologues, Amélie Quentel, https///reporterre.net, 14 janvier 2022
Rapport d’étude – Controverses minières Volet 2 Tome 1, Pour en finir avec certaines contrevérités sur la mine et les filières minérales : exploration et exploitations minières en eaux profondes, association SystExt, 17 novembre 2022
Mines de lithium : faut-il préserver la France et continuer à détruire le Chili ou la Bolivie?, Judith Pigneur, https://basta/media, 9 décembre 2022
Rapport d’étude – Controverses minières Volet 2 Tome 2, Pour en finir avec certaines contrevérités sur la mine et les filières minérales : meilleures pratiques et mine « responsable », association SystExt, 16 février 2023
3- Finitude des ressources minières
Quel futur pour les métaux ?, Philippe Bihouix et Benoît de Guillebon, EDP Sciences, 2010
Quand le monde manquera de métaux, Agnès Rousseau, https://basta/media, 26 septembre 2012
L’âge des low-tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, Philippe Bihouix, Seuil, 2014
Du refus des machines à la contestation des technosciences, François Jarrige, La découverte, 2014
Mauvaises mines, combattre l’industrie minière en France et dans le monde, Mathieu Brier et Naïké Desquesnes, Z, revue d’enquête et de critique sociale, Agone, printemps 2018
Ressources minérales : demande, production, réserves, déplétion, criticalité et consœurs, Françoise Berthoud, https://ecoinfo.cnrs.fr, 30 avril 2018
Stratégie d’utilisation des ressources du sous-sol pour la transition énergétique française : les métaux rares, rapport commun des Académies des Sciences et des Technologies, mai 2018
En 2050, Internet sera-t-il toujours debout ?, Fabien Soyez, http://www.cnetfrance.fr, 1er octobre 2019
La face cachée de la transition : l’intensification de l’exploitation minière, Aurore Stephan, et Transition et politique d’approvisionnement minéral : analyse critique des bonnes solutions, Judith Pigneur, Systext, 23 novembre 2019
Au-delà du low-tech : technologies zombies, soutenabilité et invention, José Halloy, Alexandre Monnin, Nicolas Nova, Passerelle n°2, Low-tech : face au tout numérique, se réapproprier les technologies, Ritimo, 2020
Contre l’alternumérisme, Julia Laïnae et Nicolas Alep, La lenteur, 2020
Héritage et fermeture, une écologie du démantèlement, Emanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin, Editions divergences, 2021
Ecologies du smartphone, Laurence Allard, Alexandre Monnin et Nicolas Nova, Le bord de l’eau, 2022
4- Communication institutionnelle
Charte pour l’éducation à la culture et à la citoyenneté numériques, eduscol.education.fr, mai 2023
Feuille de route « Numérique et Environnement, le Gouvernement concrétise ses engagements », communiqué du 31 mars 2021, http://www.ecologie.gouv.fr
Évaluation de l’impact environnemental du numérique en France et analyse prospective, évaluation environnementale des équipements et infrastructures numériques en France, rapport 2/3 – synthèse, ADEME, https://librairie.ademe.fr , janvier 2022
En route vers la sobriété numérique, ADEME, https://librairie.ademe.fr, septembre 2022
Le numérique : quels impacts environnementaux ?, ADEME, https://librairie.ademe.fr, décembre 2022
