Éducation et imaginaires du futur

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Compte-rendu réalisé par Marjorie Madeo, membre EPLP, enseignante de français

Cette synthèse s’appuie sur des interviews de Kari Facer, professeure à l’Université de Bristol, ainsi que sur son intervention lors d’une conférence qui s’est tenue en mai 2017 lors des « Schools of Tomorrow », intitulée « Learning Futures: Education, Technology and Social Change ». Elle travaille à repenser les relations entre l’éducation traditionnelle et la société, et explore comment aujourd’hui avec nos connaissances, nous pouvons faire des établissements scolaires, des laboratoires d’exploration de l’avenir, des avenirs possibles.

« Toute revendication par rapport au futur est politique »

Quelle vision du futur est présente dans les écoles actuellement et qui en sont les auteurs ? Qui a autorité pour décider des visions du futur ? Quelles voix écouter aujourd’hui ?

Dans ses interventions, Keri Facer insiste sur la nécessité d’avoir une vision plurielle du futur, et de ne pas laisser les grandes compagnies de « Big tech » décider de l’éducation, puisqu’aujourd’hui, grâce à leurs réseaux et leur influence, ce sont elles qui peuvent dicter aux gouvernements les lignes directrices de l’éducation en « prédisant » le futur. Ainsi, c’est à partir de leurs visions de l’avenir que sont décidées les formations, les cursus et parcours à mettre en place dans les écoles. Il est vital de contrebalancer, d’interroger, de remettre en question les impératifs décidés par le monde des affaires, et il faut inclure l’école elle-même, les parents, les élèves, les enseignants pour multiplier les imaginaires du futur, imaginer les futurs que nous désirons voir pour les générations à venir.

Comment l’école peut-elle répondre aux incertitudes de l’avenir ?

Face aux grandes tendances du futur – les bouleversements climatiques et environnementaux, les bouleversements démographiques et sociaux (migration, vieillissement de la population dans le monde occidental, augmentation des inégalités sociales, développement de nouvelles technologies et d’une intelligence non humaine) il convient de protéger toutes les façons différentes, alternatives, de connaître le monde et d’être au monde, toutes les disciplines, car nous ne savons pas lesquelles seront nécessaires pour notre survie. Les écoles doivent valoriser, nourrir et protéger toutes les différences que les étudiantes apportent, et les aider eux-mêmes à valoriser, nourrir, protéger ces différences. L’école doit être une « sage-femme » des futurs.

Un laboratoire de l’imaginaire

Les établissements d’éducation ont le potentiel pour être les lieux les plus étonnants d’invention, de création, et d’imagination des futurs. Ils doivent devenir des laboratoires d’expérimentation. Pour cela, élèves et enseignants peuvent :

  1. Créer la capacité de jouer avec le temps, l’histoire, le changement.

Un petit exercice qu’elle propose à l’assemblée est de fermer les yeux et d’imaginer dans notre tête comment on se représente le temps, le lien entre passé, présent et futur. Plusieurs conceptions peuvent surgir :

  • La flèche horizontale, façon la plus simple, voire simpliste de représenter le temps
  • La flèche qui monte, vision du temps comme vecteur de progrès
  • Les vagues : alternance d’apogées et de déclins des civilisations
  • Le cercle : conception cyclique de la nature, présente chez beaucoup de peuples autochtones qui vivent en lien avec les cycles de la nature
  • L’arbre ou le cristal, à chaque poussée de nouvelle branche correspond un point de crise ou de rupture. Cette image-symbole du temps, de la connaissance, et de la croissance vivante est partagée dans de nombreuses cultures autochtones.

Dans cette dernière image, les points de rupture, les temps de crise sont des moments qui permettent de libérer créativité, imagination pour créer le changement. C’est donc un changement, pas un désastre, un cycle et non un retour en arrière ou une régression. Il faut sortir d’une conception linéaire du temps, envisager le changement de manière complexe et le temps comme étant constitué de plusieurs couches, et ouvrir l’imagination à l’inattendu

2. Repenser les formations et les parcours pour conserver une pluralité de futurs possibles

Il ne s’agit pas ici d’inventer de « nouvelles compétences du XXIe siècle » mais de repenser les disciplines existantes, et la façon dont on les enseigne. Le pouvoir des disciplines, des matières qu’on enseigne aujourd’hui est leur capacité à nous aider à traiter de nouvelles informations, et à repenser le futur de différentes manières. Les disciplines doivent se « renverser », et non plus refléter le passé, mais au contraire, leur permettre de faire face à l’avenir. Les étudiants ne doivent plus être des réceptacles de connaissances mais des producteurs actifs et des analystes des nouvelles informations.

Toutes les disciplines enseignées aujourd’hui ont le potentiel pour enseigner 4 façons différentes, transversales de penser la création du futur :

  • Modéliser
    • En mathématiques
    • En sciences vivantes avec les simulations
    • En littérature avec l’imagination des mondes alternatifs, ou de manières d’être au monde
  • Prendre soin de la diversité dans les idées, les connaissances, les formes de vie, les façons de connaître ou d’élaborer des connaissances, et les façons d’être au monde (sciences sociales et sciences humaines, philosophie)
  • Adopter une attitude réflexive sur les visions futures qui sont proposées, à l’aide en particulier de la philosophie, des sciences sociales
  • Expérimenter, inventer, remodeler le monde : élaborer des prototypes, développer des innovations sociales.
  • Apprendre à vivre avec nos émotions

Par la capacité à résister à la peur, en apprenant à créer des liens d’amour, d’amitié, et le sens de la communauté.

Les écoles doivent comprendre que leur première responsabilité aujourd’hui est de développer la capacité des étudiants à aimer, être aimé et construire des amitiés, des liens durables.