Un outil à mettre urgemment au service de la redirection socio-écologique de l’école
Et si nous rêvions un peu à des mondes meilleurs, et si le rêve prenait sa source dans l’évaluation périodique des établissements scolaires nés de la Loi pour une école de la confiance 2019 ? Alors… Comment ce rêve peut-il devenir réalité au cœur même de la bureaucratie pédago-éducative réunissant régulièrement dans la joie et la bonne humeur enseignants et personnels d’éducation et de direction, mais aussi élus locaux, élèves et parents représentants… ? Voici donc un kit pratique pour détourner cet outil d’inspection afin de le mettre enfin au service de la planète et des populations les plus fragiles du monde, en revisitant matériellement, systématiquement et sérieusement, ce qui fait notre école de pays développés, de la maternelle à l’université en passant par toutes les dites « grandes écoles ». Emparez-vous de cet outil, et bonne évaluation périodique !
Cadre légal : la loi n°2019-791 du 26 juillet 2019 Pour une École de la confiance installe l’évaluation périodique des établissements scolaires afin d’améliorer la qualité des apprentissages des élèves, de leurs parcours de formation et d’insertion professionnelle, et de leur réussite éducative. Sont aussi évaluées, pour l’ensemble des acteurs de la communauté éducative, les conditions de réussite collective, d’exercice des différents métiers et de bien-être dans l’établissement afin de développer le sentiment d’appartenance. Ces observations et réflexions collectives conduisent à l’élaboration du projet d’établissement, l’engageant dans un processus d’amélioration continue avec une périodicité de cinq années.
Constat : lors de ce processus officiel d’évaluation, notre éducation n’est pas interrogée concernant les conditions sine qua non de son existence et de son fonctionnement. Aucun des quatre piliers d’évaluation n’aborde l’empreinte socio-écologique de notre éducation :
- domaine 1 : apprentissages et parcours des élèves, enseignement
- domaine 2 : vie et bien-être de l’élève, climat scolaire
- domaine 3 : acteurs, stratégie et fonctionnement de l’école
- domaine 4 : l’école dans son environnement institutionnel et partenarial
Propositions : pour des raisons éthiques, le questionnement concernant la matérialité de notre école devrait intégrer les dispositifs d’évaluation de tout établissement scolaire. L’Éducation nationale devrait ainsi exercer le devoir de vigilance et veiller alors à ce que droits des humains et droits de l’environnement soient respectés en son sein.
Il s’agit donc concrètement d’évaluer le fonctionnement matériel de tout établissement scolaire : quelle est l’empreinte socio-écologique des outils pédagogiques et éducatifs utilisés, des projets proposés, des orientations envisagées et métiers enseignés (cf sources jointes) ? Quels en sont les impacts sur les écosystèmes et populations des pays concernés : conflits armés, exploitations humaines, déforestations, pollutions… ? Qu’observe-t-on à la racine de la « fabrication de notre école » ?
Ces questionnements essentiels permettraient de répondre à deux besoins non moins essentiels de la jeunesse : le premier besoin des élèves, certains en ont déjà conscience et l’expriment, est de pouvoir habiter la terre, grandir et vivre sans souffrir du franchissement des limites planétaires (réchauffement climatique, chute de la biodiversité, pollutions mondialisées etc). Un deuxième besoin peut être celui de la justice sociale : comment veiller à une égalité d’éducation internationale entre les enfants du monde, au sein de leur pays et enfin au cœur de leur école ? Comment légitimer encore ces injustices éducatives, au détriment d’enfants de pays exploités depuis des siècles ?
Conclusion : en réponse aux dégradations écologiques et à l’accroissement des inégalités mondiales, nous devons ajouter aux quatre domaines officiels de l’évaluation de tout établissement scolaire un cinquième domaine : la matérialité de nos enseignements, et par conséquent :
- renoncer à enseigner en utilisant des outils pédagogiques et éducatifs responsables d’atteintes graves aux écosystèmes et d’injustices sociales vis à vis d’autres populations du monde
- rediriger socio-écologiquement notre éducation pour traiter enfin à égalité les élèves à l’échelle mondiale et prendre soin de leur avenir en revenant dans les limites planétaires, par le respect de la biodiversité et des populations les plus fragiles
Dans l’idéal, nous pourrions rêver que la redirection socio-écologique de l’école fasse peu à peu bifurquer nos sociétés vers un monde juste et paisible, garant d’une santé planétaire ressentie par tous et toutes !
Sources bibliographiques concernant la matérialité de l’Éducation nationale
Aux racines de nos enseignements, par l’exercice du devoir de vigilance
| Livres / rapports | Faits / questionnements en rapport avec nos enseignements |
| Rapports successifs du GIEC depuis 1990, de l’IPBES depuis 2018, de l’OMS depuis 1948 | Consensus scientifiques sur l’état de la planète, liens établis avec la révolution industrielle et les activités humaines induites depuis 200 ans => la responsabilité des métiers et enseignements nés des innovations technologiques successives est à questionner De nombreux rapports institutionnels internationaux, s’appuyant sur des enquêtes d’experts de plusieurs mois auprès des populations locales, témoignent des atteintes aux droits humains perpétrées sur le continent africain afin d’obtenir des « minerais de conflit » nécessaires au fonctionnement industriel de nos sociétés => modes de vie, métiers et écoles des « pays développés » puisent leurs racines dans les ressources des « pays les moins avancés », ressources exploitées dans des conditions indéfendables L’industrie papetière, l’industrie numérique et globalement toute industrie pourvoyeuse d’équipements s’inscrivent depuis les années 70 dans des chaînes d’approvisionnement mondiales. => l’empreinte éco-sociétale de l’école est à interroger finement, des impressions pédagogiques aux plateformes d’ENT, en passant par tous les équipements nécessaires aux différentes disciplines enseignées et métiers appris Les peuples autochtones, ainsi que leurs défenseurs sont les premières victimes de l’industrie minière. Aucune mine ne peut être « responsable », « durable » => l’éducation occidentale se tournant de plus en plus vers les technologies high-tech accélère l’accaparement des ressources progressivement plus difficiles et coûteuses à extraire du fait de leur raréfaction, au prix de violences et expulsions forcées loin de nos yeux L’« échange inégal » d’accaparement de matières premières s’appuie sur des mécanismes de dettes Nord/Sud hérités du colonialisme. Les pays « développés » sous-traitent de plus leurs productions aux pays à faible coût salarial et environnemental dont les ouvrier.ères sont les premiers impacté.es La jeunesse africaine est par ailleurs la première victime des impacts de la révolution industrielle, notamment du fait du réchauffement climatique, sans pourtant bénéficier de conforts technologiques, en premier en matière de santé => notre éducation forme à des métiers prenant leur place dans la division internationale du travail, nos élèves participant alors à ces injustices salariales et environnementales mondiales Les pollutions industrielles sont connues depuis leurs débuts et elles ont été peu à peu invisibilisées, jusqu’à être délocalisées internationalement. => l’école oriente toujours ses élèves vers les filières industrielles portant atteinte à la santé planétaire, augmentant les risques de maladies environnementales Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018 a témoigné en tant que gynécologue, des violences sexuelles dramatiques perpétrées par des groupes armés en RDC (plus de 40 000 femmes et enfants concerné.es) afin de s’approprier les terres riches en minerais nécessaires à l’industrie numérique et la « transition énergétique » (dits « minerais de sang ») depuis 30 ans => si l’école promeut l’égalité fille/garçon, elle doit viser en priorité les VSS à la racine de son fonctionnement et des métiers qu’elle propose à ses élèves Les liens entre recherche scientifique et impacts graves sur la planète poussent les scientifiques à interroger le sens de leur métier Des professionnels prenant conscience de l’empreinte socio-écologique de leur métier, tentent de bifurquer, à la manière de jeunes étudiants remettant en question leur formation initiale, avant de s’engager professionnellement Se pose alors la question du discernement à exercer entre les activités humaines à préserver et celles à arrêter, des technologies essentielles, notamment celles de la santé, et les autres, sous peine de rendre la vie sur terre hypothétique => l’école devrait arrêter de proposer comme formation initiale des métiers portant atteinte à l’habitabilité de la terre et aux conditions de vie de populations « les moins avancées ». Elle pourrait idéalement privilégier la santé planétaire, lors des apprentissages et à travers les métiers proposés, pour un avenir enthousiasmant ! |
| Rapports successifs de l’ONU depuis 1992, de l’UNICEF depuis 1946, de l’OIT depuis 1919, de nombreuses ONG concernant les droits humains (Amnesty International, Global Witness, Afrewatch, Human Rights Watch, Médecins sans frontière, Actions contre la faim, Oxfam…) | |
| Le livre est-il écologique ? Matières, artisans, fictions, association pour l’écologie du livre, Wildprojet, 2020 La numérisation du monde, un désastre écologique, Fabrice Flipo, L’échappée, 2021 | |
| Rapports de l’association Systext, Pour en finir avec certaines contrevérités sur la mine et les filières minérales, 2021, 2022, 2023, 2024 La ruée minière au XXIe siècle, enquête sur les métaux à l’ère de la transition, Célia Izoard, Ecocène, Seuil, 2024 | |
| Dette et extractivisme, La résistible ascension d’un duo destructeur, Nicolas Sersiron, Utopia, 2014 La machine est ton seigneur et ton maître, Jenny Chan, Xu Lizhi et Yang, Éléments, Agone, 2015 Une écologie sans frontières, L’appel d’une militante africaine pour une justice climatique, Vanessa Nakate, Harper Collins, 2021 | |
| La contamination du monde, Une histoire des pollutions à l’âge industriel, François Jarrige et Thomas Leroux, Seuil, 2017 | |
| Réparer les femmes, un combat contre la barbarie, Denis Mukwege et Guy-Bernard Cadière, Harper Collins, 2020 Barbarie numérique, Une autre histoire du monde connecté, Fabien Lebrun, L’échappée, 2024 | |
| Allons-nous continuer la recherche scientifique ?, Alexandre Grothendieck, Conférence au CERN, 1972 Merci de changer de métier, Lettres aux humains qui robotisent le monde, Célia Izoard, La dernière lettre, 2020 Héritage et fermeture, une écologie du démantèlement, Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin, Editions divergences, 2021 |
Article rédigé par Valérie Schacher
