De discours en discours, des étudiant.e.s s’adressent à leurs professeur.e.s



« Comme bon nombre de mes camarades, alors que la situation climatique et les inégalités ne cessent de s’aggraver, que le GIEC pleure et que les êtres se meurent, je suis perdu, incapable de me reconnaître dans la promesse d’une vie de cadre supérieur, en rouage essentiel d’un système capitaliste de surconsommation. […] Quand sobriété et décroissance sont des termes qui peinent à s’immiscer dans les programmes centraliens, mais que de grands groupes industriels à fort impact carbone sont partenaires de mon école, je m’interroge sur le système que nous soutenons. Je doute, et je m’écarte.


« Les plus concernés par les enjeux écologiques, c’est nous, les générations futures dont on parlait au Sommet de la Terre de Rio en 1992, nous en sommes les premiers représentants. […] On se demande pourquoi tout le monde n’est pas en train de faire son maximum pour changer de trajectoire. […] Si nous voulons sortir de ce business as usual, il nous faut donc interroger ce business et remettre au cœur de nos activités les enjeux écologiques. […] C’est prodigieux de
disrupter avec de l’intelligence artificielle ou des big data mais il faut d’abord habiter dans un monde vivable. […] Pour être à la hauteur des enjeux, il est important que nous soyons formés pour appréhender des phénomènes aussi complexes.
Nous avons besoin de connaître l’impact réel des secteurs dans lesquels nous allons étudier puis travailler. […] Il ne suffit pas de développer de nouvelles technologies, il faut aussi remettre en question notre désir de croissance infini dans un monde qui reste fini et arrêter d’avoir peur de réfléchir à un modèle économique plus sobre tout simplement. […]
Plus de 600 polytechniciens ont signé le Manifeste étudiant pour un réveil écologique (30 000 signataires au total et 400 établissements), ce texte a été écrit par des élèves de notre école et par d’autres étudiants de grandes écoles, en signant ce texte, nous exprimons notre frustration, ce que nous ne pouvons accepter, c’est que malgré d’une part notre conscience aiguë de la crise écologique en cours et d’autre part notre très forte volonté de l’enrayer au plus vite, les structures existantes ne nous permettent pas de nous engager pleinement dans cette voie. […] Nous ne nous considérons pas comme des utopistes mais comme des pragmatiques, tout au contraire l’utopie est du côté de ceux qui croient que le business as usual peut suivre son train calmement sur cette planète en plein bouleversements. Il est devenu très urgent de se mobiliser massivement et ne pas laisser aux jeunes qui vont en hériter un monde invivable, nous ferons partie de cette mobilisation. […] Pour que cette mobilisation réussisse, il faut que vous aussi, enseignants, chercheurs, dirigeants, citoyens vous vous mobilisiez avec nous. »


« Nous sommes plusieurs à ne pas vouloir faire mine d’être fiers et méritant.e.s d’obtenir ce diplôme à l’issue d’une formation qui pousse globalement à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours.[…] Nous ne croyons pas que nous avons besoin de toutes les agricultures, nous voyons plutôt que l’agro-industrie mène une guerre au vivant et à la paysannerie partout sur terre. Nous ne voyons pas les sciences et techniques comme neutres et apolitiques, nous pensons que l’innovation technologique ou les start-ups ne sauveront rien d’autre que le capitalisme.
Nous ne croyons ni au développement durable ni à la croissance verte, ni à la « transition écologique », une expression qui sous-entend que la société pourra devenir soutenable sans qu’on se débarrasse de l’ordre social dominant. AgroParisTech forme chaque année des centaines d’élèves à travailler pour l’industrie de diverses manières : trafiquer en labo des plantes pour des multinationales qui renforcent l’asservissement des agricultrices et agriculteurs, concevoir des plats préparés et ensuite des chimiothérapies pour soigner les maladies causées, inventer des labels « bonne conscience » pour permettre aux cadres de se croire héroïques en mangeant mieux que les autres, développer des énergies dites « vertes » qui permettent d’accélérer la numérisation de la société tout en polluant et en exploitant à l’autre bout du monde, pondre des rapports RSE d’autant plus longs et délirants que les crimes qu’ils masquent sont scandaleux, ou encore compter des grenouilles et des papillons pour que les bétonneurs puissent les faire disparaître légalement. Ces jobs sont destructeurs et les choisir c’est nuire en servant les intérêt de quelques-uns, ce sont pourtant ces débouchés qui nous ont été présentés tout au long de notre cursus AgroParis Tech, en revanche on ne nous a jamais parlé des diplômés qui considèrent que ces métiers font davantage partie des problèmes que des solutions, et qui ont choisi de déserter. […]
Ne perdons pas notre temps, et surtout ne laissons pas filer cette énergie qui bout quelque part en nous, désertons avant d’être coincés par des obligations financières, n’attendons pas que nos mômes nous demandent des sous pour faire du shopping dans le métavers car nous aurons manqué de temps pour les faire rêver à autre chose, n’attendons-pas d’être incapables d’autre chose qu’une pseudo-reconversion dans le même taf mais repeint en vert, n’attendons pas le 12 e rapport du GIEC qui démontrera que les états et les multinationales n’ont jamais rien fait d’autre que gruer les problèmes et qui placera ses derniers espoirs dans les soulèvements et les révoltes populaires. Vous pouvez bifurquer maintenant, commencer une formation de paysan boulanger, partir pour quelques mois de woofing, participer à un chantier sur une ZAD ou ailleurs, vous engager auprès de celles et ceux qui en ont besoin, vous investir dans un atelier-vélo autogéré ou rejoindre un week-end de lutte avec les Soulèvements de la Terre. Ça peut commencer comme ça, à vous de trouver vos manières de bifurquer. »


« Il est urgent d’entamer un virage radical, de sorti des rails sur lesquels nous installent insidieusement notre diplôme et notre réseau. Il est urgent d’accepter de renoncer à notre petit confort, un confort certes rassurant mais délétère car tenter de résoudre à la marge des problèmes sans pouvoir remettre en cause les postulats-mêmes du système dans lequel nous vivons ne suffira plus. […] La technique à elle-seule, que cela soit bien clair, ne nous sauvera pas. Et rien ne nous garantit que son utilisation ne nuira pas. […] Ouvrons-nous à d’autres disciplines […] mais aussi à des savoirs-faire dont notre génération est la première à ne pas avoir hérité du tout, en maraîchage, mécanique, construction, soins aux autres ou artisanats, toutes ces choses qui salissent les mains en réparant et construisant, plutôt qu’en détruisant et aliénant. […]
La société que nous voulons n’est pas une société plus dure, plus triste, de privation subie, c’est une société plus agréable, plus sereine, de ralentissement choisi. Même si la tâche ne sera pas aisée, c’est une perspective profondément enthousiasmante,[…] engageons-nous maintenant car il est déjà si tard. »

« Notre démarche fait écho au discours qui a été tenu il y a quelques semaines par des étudiant.e.s d’AgroPArisTech appelant à bifurquer. […] Bifurquer ne signifie pas fuir ses responsabilités. […] Notre message est étroitement lié avec notre volonté d’éviter un avenir proche dans lequel les températures atteindront +50° en France. […] Nous aussi nous avons pu ressentir un certain vertige à entrer dans le monde professionnel, voyant les perspectives qui s’offraient à nous.
Les offres d’emploi existent, mais sont-elles réjouissantes pour autant ? Les géants de l’industrie recrutent chaque année nombre de jeunes agronomes, et pour cause, elle est profondément ancrée dans notre quotidien. Or les ravages sociaux et écologiques de cette industrie ne sont plus à démontrer. Nous refusons de travailler pour ce secteur, en place simplement parce que les verrous du capitalisme sont tels, qu’ils ne permettent pas d’autres paradigmes. […] Nous refusons de croire qu’un ou une ingénieur.e peut « changer les choses de l’intérieur » au sein d’une entreprise ultra-libérale dont l’unique boussole, et bien largement majoritaire, est la recherche du profit. […]
Nous voulons trouver du sens, être motivé.e par une cause juste et mettre nos nombreuses années d’enseignement public au service de combats qui servent le bien commun. […] Notre sentiment d’éco-anxiété, ou appelez-le comme bon vous semble, est légitime, car, concernés pour le monde, nous le sommes. Alors, toutes les formes d’investissement personnel, de lutte, de soutien et d’éthique représentent un pas vers la bifurcation. […] Bifurquer, c’est aussi interroger la formations et ses orientations. Ne se contentant pas d’attendre les changements politiques, les ingénieur.e.s et professeur.e.s de différents horizons sont d’ores et déjà forces de proposition, que ce soit en questionnant les enseignements, en proposant des alternatives de spécialisation, en se désintéressant des industries lors des journées de l’emploi, la formation est continuellement remise en question et les enseignements sont déjà en mutation. […] Le changement a déjà commencé, car ce n’est pas une bataille épisodique, c’est une transition de longue haleine, qu’il nous faudra entretenir et perpétuer pour les générations futures. […] En réunissant nos forces, nos bifurcations, il est possible de créer des futurs désirables, plus justes et égalitaires.

« J’aimerais vous faire part du cheminement personnel qui m’a mené vers une carrière dans la transition environnementale. Après quelques mois d’insouciance campusarde à HEC, j’ai ressenti un profond malaise en prenant conscience que les métiers vers lesquels menaient mes études étaient la principale cause de l’effondrement environnemental. Je découvrais en parallèle les mécanismes des marchés financiers et les sommes faramineuses qui continuent à financer les énergies fossiles. J’apprenais à la fois les théories du marketing et l’impact de la surconsommation et du greenwashing. Je voyais les mêmes entreprises à la Career Fair et dans les classements des plus gros pollueurs. […] HEC nous ouvre beaucoup de portes, c’est maintenant notre responsabilité d’utiliser ces portes ouvertes pour changer les règles. […]
Nous ne pouvons pas accepter que l’impact biodiversité d’un projet se compte simplement en nombre de ruches dans un joli rapport RSE. […] Ces exigences peuvent sembler inatteignables, mais le train est déjà en marche. HEC a déjà commencé une révision de tous ses cours, avec l’administration, les professeurs, les élèves et les alumni. […] Ne nous laissez pas porter ces défis seuls. […] Merci aux enseignants qui formeront leurs étudiant.e.s pour qu’ils ne puissent plus ignorer le problème. Et enfin merci aux militants et aux déserteurs qui repousseront les limites de ce qui est considéré comme extrême pour mieux nous inspirer dans l’action. Chaque rouage en entraîne un autre. Vous êtes forcément l’un d’entre eux.

« Mon discours rejoint celui des déserteur.euses, des bifurqueur.euses, mais aussi de celles et ceux qui souhaitent imaginer une autre société, un autre paradigme, en effectuant des changements de l’intérieur, des positions d’infiltré.e.s. Je dirais que j’oscille entre ces deux postures, du moins que j’aspire à bifurquer, déserter, mais que je reste tout de même dans mon école, car une bonne partie de moi reste encore persuadée que j’ai un pouvoir d’action au sein de mon école pour apporter des changements, ou du moins aider les changements en cours. Et je sens que je glisse vers la bifurcation, la désertion. Honnêtement cette position n’est pas évidente à balancer, les incertitudes font partie de mon quotidien, mais le tout c’est d’arriver à dealer avec, et de faire quelque chose qui nous semble juste, pour nos valeurs. Et je dirais que ce truc de faire quelque chose de juste je le cherche encore, alors j’expérimente, je m’engage, je fais, que ce soit dans l’associatif ou les milieux alternatifs, dans des structures qui sortent du modèle classique et qui s’éloignent de mon école d’ingénieur.e. Et j’encourage dès aujourd’hui toutes les personnes perdues à faire de même, d’essayer, de se lancer, de faire, d’aller à la rencontre de l’autre, de ne pas avoir peur, de sortir de sa zone de confort. J’encourage collégiens et collégiennes à s’engager, que ce soit dans le jardin partagé de son quartier, ou dans l’atelier de réparation à côté de chez soi, dans des actions de désobéissance civile etc.
Ce dont je me rends compte aujourd’hui, après un moment de déconstruction douloureuse, c’est que non, je ne pourrai pas sauver le monde. Si je pouvais parler à des futur.e.s étudiant.e.s en école d’ingé, je leur dirais : « Ne devenez pas ingénieur.e car vous pensez que vous sauverez le monde et que vous arriverez à inventer tout un tas de trucs technologiques et scientifiques pour sauver le monde (plutôt pour l’espèce humaine comme dirait mon prof de philo de terminale). Si vous souhaitez sauver le monde, déjà comprenez que vous n’y arriverez pas tout.e.s seul.e.s, et peut-être même pas du tout, mais engagez-vous, faites, tentez, n’ayez pas peur, vous apprendrez et grandirez. Car il vaut mieux essayer même si ça parait vain, que de ne pas essayer du tout, car dans le premier cas, on a deux possibilités : soit ça marche, soit ça foire. Et dans le second cas, pas d’alternative, ça foire forcément si on n’essaie pas ».
En entrant à l’INSA, je disais à tout bout de champ, (et je me cachais aussi derrière ce discours), qu’un.e ingénieur.e résout des problèmes. Comme les désastres écologiques et sociaux m’ont été présentés comme des problèmes, je me suis mise en tête l’idée que j’arriverais à trouver LA solution pour résoudre ces problèmes (qui sont en réalité des predicaments). Parce que c’est une légende autour du métier d’ingénieur.e, de réussir à résoudre des problèmes. C’est séduisant, c’est beau, c’est élégant (comme on peut considérer que tel ou tel circuit électronique est élégant ou tel bout de code l’est aussi car très clair et efficace pour un.e développeur.euse). Cette élégance, cette beauté des problèmes, c’est un truc qu’on m’a toujours vendu, que j’ai toujours apprécié, une forme d’admiration, de fascination. Mais j’ai compris que ces « problèmes » n’étaient pas des simples bugs dans un code, ou des simples erreurs de calcul. Le « problème » est tellement global, et tellement insolvable, en utilisant les protocoles, méthodes et outils classiques. Pour empêcher/limiter le réchauffement climatique, il ne suffit pas de refroidir l’air à coup de climatiseur. Si on n’a plus de pétrole et de charbon, il ne suffit pas de tout électrifier, de tout remplacer par des panneaux solaires, éoliennes et centrales nucléaires.
Et puis de toute façon l’énergie sera verte donc on pourra continuer à consommer autant, à avoir encore plus d’objets connectés, de faire la fameuse « transition numérique » (c’est ironique).
Alors je dirais que mon discours actuel sur l’utilisation des technologies, du moins l’utilisation vers laquelle mon école d’ingé nous forme, m’a formée, l’utilisation vers laquelle la société se dirige est obsolète et fausse, et hypocrite. Il ne suffit pas de peindre en vert l’ensemble de notre système sans en changer son paradigme et sans mettre fin au capitalisme. Ce système a fait tellement souffrir, les dominé.e.s, les minorités, les racisé.e.s, les exclu.e.s, les laissé.e.s-de-côté, les exploité.e.s. Et avec la fameuse « transition écologique et énergétique », c’est justement les dominé.e.s, les exploité.e.s qui vont en pâtir. Parce que pour faire du combustible nucléaire et faire des nouveaux capteurs ultra-connectés, des éoliennes et des panneaux solaires, il va en falloir des esclaves qui iront à la mine récupérer tous les métaux précieux nécessaires, pour servir les pays riches.
Nous avons besoin de gens qui savent travailler la terre, qui connaissent les interactions entre êtres-vivants, qui peuvent faire symbiose avec le vivant. Nous avons besoin de gens qui savent faire du pain, qui savent créer du lien social, qui savent re-créer du collectif, qui savent imaginer des présents désirables. Nous avons besoin de bâtisseur.euses, des réparateur.trices, de gens qui se réapproprient la technique, au service du peuple, pour servir les intérêts communs et non pas individuels. Nous avons besoin de gens qui se connaissent eux-mêmes, qui savent communiquer, qui connaissent leurs émotions, qui ont trouvé leur connexion au vivant. J’écris ces lignes avec une certaine certitude que tout finira par se casser la gueule, mais qu’on doit déjà imaginer l’après et le présent, on doit créer une pente douce, limiter les encombres et la chute violente. Et pour ça, il est plus que nécessaire de se connecter à soi-même, aux autres, de connaître ses émotions, de savoir les partager et les gérer, de se réapproprier la technique, l’environnement autour de soi, de devenir acteur.rice, de se connecter au vivant, de s’engager. »
Camille


«Je plussoie tout à fait aux remarques de Camille:). J’ajouterais que « l’effondrement » ne sera probablement pas généralisé et qu’en fait, tout comme le dérèglement climatique, « il a déjà commencé ». Ce qui me pèse à moi, c’est de voir des gens se dire « écolo » alors qu’ils sont à des lustres de ce qu’il faudrait faire, et que c’est un pied de nez aux habitants des pays du Sud qui subissent déjà moult problèmes. Du coup, je dirais qu’il faut arriver à sortir du mode de vie occidental, soit en restant dedans géographiquement, soit en partant, tout en permettant de s’inspirer des autres communautés pour les populariser en occident (sans les déposséder non plus). » Paul